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Bernie Wrightson – Donner une Âme aux Monstres

Bernie Wrightson – Donner une Âme aux Monstres

Le Père des Monstres

par Julien Djoubri

Les morts-vivants, loups-garous, goules, cavaliers sans tête et autre créatures du genre ont perdu l’un de leur plus grand illustrateur il y a de cela 3 ans. Un illustre artiste qui avait commencé en tant qu’autodidacte avant de travailler pour DC Comics, puis de partir sur des projets plus personnels. Cet artiste, au style unique, a inspiré bon nombre d’illustrateurs, de cinéastes et autre artistes en tout genre par sa façon de dépeindre les monstres, en leur donnant une âme. Cet illustrateur de renom n’est autre que Bernie Wrightson.

Sa carrière l’a emmené aussi bien vers les grands éditeurs de comics américains, où il aura l’occasion de créer l’une des créatures les plus emblématiques de DC Comics : Swamp Thing. Plus tard, voulant plus d’autonomie que le rythme éfreiné imposé par ses éditeurs, il se lancera dans des entreprises plus personnelles et laissera son talent éclater au grand jour avec une oeuvre qui le suivra longtemps : Frankenstein, basé sur l’oeuvre de Mary Shelley. Bernie va marquer durablement des artistes tels que Mike Mignola, Neil Gaiman, Guillermo del Toro ou encore Josh Whedon par son approche unique de l’illustration et sa façon si particulière de représenter les monstres et autres étranges créatures.

Les débuts et la création de Swamp Thing

Bernie Wrightson a appris le dessin et l’illustration en autodidacte, prenant notamment des cours à distance durant son adolescence avec la « Famous Art School« . Très rapidement, il va tomber amoureux de ce qu’il voit dans EC Comics : de l’horreur, de l’irrévérencieux, des monstres, des aliens… Bref, tout ce qui fera son art plus tard. Mais pour l’instant, à tout juste 18 ans, Bernie est illustrateur pour le Baltimore Sun mais commence déjà à envoyer ses croquis à divers éditeurs, mais sans aucun succès. Il finira par avoir sa première lettre publiée dans les magazines Warren, spécialisés dans l’horreur. Il enverra par la suite quelques dessins de fan, mais peine à réellement se faire repérer.

Il est tout de même à noter qu’à cette époque, EC Comics est durement touché par le Comics Code Authority qui a été mis en place en 1954. Ce dernier interdit notamment toute représentation de monstre ou de gore dans les bds. La seule option restante va être de proposer ses créations pour des magazines, mais ceux-ci sont pour l’instant peu nombreux, rendant ce choix de carrière presque impossible. Pour Bernie Wrightson, ce sera la rencontre du légendaire Frank Frazetta dans une convention de New York qui va changer sa vie. Ce dernier va l’inspirer pour travailler définitivement dans la bd et c’est finalement DC Comics qui va lui donner sa chance en 1969, une époque où le Comics Code commence à devenir plus soft, permettant aux éditeurs de repenser à des anthologies d’horreur.

C’est alors le début de la carrière de Bernie Wrightson dans le monde des comics. Même s’il débute officiellement chez DC Comics, il s’avère rapidement que cet artiste ne compte pas se limiter uniquement à cet éditeur. Il sera en effet plus dans une optique de publier et de raconter toutes ses histoires, peu importe qui les éditera. C’est ainsi qu’il travaillera aussi pour quelques titres de Marvel, mais aussi pour bon nombre d’éditeurs indépendants : Abyss Publications, Major Magazines ou encore Last Gasp. Ce sera pour lui l’occasion de mettre en image toute sorte de monstres qu’il avait en tête avec notamment des gargouilles, des goules mais aussi de parler d’histoire de vengeance vaudou. Bref, tout ce qui touche plus ou moins au macabre sera son terrain de jeu favori. Le point culminant de ses créations arrivera en collaboration avec Len Wein et la création de l’une des créatures mythiques de DC Comics : Swamp Thing.

Le récit de base se déroule à l’époque victorienne et met en scène une créature faite de racines, de vases et de toute sorte de choses que l’on peut trouver dans un marais. Cette première histoire ne fait que 8 pages, mais face au succès populaire de l’oeuvre, le duo va repenser l’ensemble pour l’intégrer pleinement dans le monde DC Comics. Swamp Thing est alors transposé à notre époque et c’est ainsi que nous faisons connaissance avec Alec Holland, scientifique presque mort qui va se transformer en créature visqueuse, en monstre végétal. Ce sera le vrai gros premier succès pour Bernie Wrightson qui va ensuite enchainer d’autres titres, toujours dans ses univers de prédilections : Conan the Barbarian, Batman ou encore le Sub-Mariner.

Toutefois, très rapidement, l’artiste américain va s’apercevoir de la pression régulière imposée par les différents éditeurs de comics. Grace à sa nouvelle notoriété, Bernie va alors se permettre de quitter DC Comics et de se diriger vers des projets plus personnels et surtout de rejoindre la maison dont il est tombé amoureux étant enfant : Warren Publishing.

Des expérimentations en noir et blanc

Les magazines de Warren Publishing vont lui donner beaucoup plus de liberté grace à leur format et vont aussi lui permettre d’experimenter de plus en plus avec son utilisation du noir et blanc et de ses quantités astronomiques de détails. Tout va alors très vite pour Bernie Wrightson. Accompagné de Michael Kaluta, Barry Windsor-Smith ou encore Jeff Jones, ils vont tous ensemble utiliser un loft et fonctionner en tant que coopérative pour produire, produire et encore produire. Cet endroit va vite se faire connaitre sous le nom du « Studio » et c’est ici que Bernie va s’orienter vers l’illustration et des projets de comics plus longs, avec moins de pression de la part des éditeurs.

C’est durant cette période qu’il va doucement commencer à travailler sur un projet qui deviendra l’un de ses chefs d’oeuvres : une adaptation illustré de Frankenstein par Mary Shelley. Bernie Wrightson avait déjà montré son attrait pour les créateurs du XIXe siècle tel que Edgar Allan Poe et de manière générale pour tous les monstres de cette époque : loups-garous, fantômes, goules… Ce n’est donc pas vraiment une surprise de le voir s’attaquer à une oeuvre aussi culte que Frankenstein. Ce qui est fou à propos de ce projet, c’est le temps que cet artiste américain y a consacré : 7 ans ! Et quand on voit le résultat final, on comprend définitivement pourquoi.

Cette oeuvre est le concentré de tout le talent et de tout ce qui fait Bernie Wrightson : une utilisation incroyable de noir et blanc, des oeuvres détaillées à l’extrême, un monstre humanisé au possible. En reprenant l’apparence de la mâchoire rendue célèbre par l’acteur Boris Karloff en une créature aux joues creuses, les lignes de Wrightson ont fait ressembler la bête morte-vivante à une âme perdue et solitaire. Ses coups de pinceau ont transformé le visage d’un monstre en un cadavre avec lequel on ne pouvait s’empêcher de se connecter.

« En dessin ou en peinture, l’une des choses que vous contrôlez est la valeur, qui est la lumière et l’obscurité. Si vous prenez votre téléviseur couleur et que vous éteignez la couleur pour avoir une image en noir et blanc et en gris, vous regardez les valeurs de ces images en couleur. Frankenstein » est un chef-d’œuvre de valeur complet, utilisant des images incroyablement complexes, et pourtant vous voyez toujours exactement ce que vous êtes censé voir. Il conduit l’œil là où il doit être ». – Bernie Wrightson

Après ce chef d’oeuvre d’illustration, l’artiste va rentrer en contact avec Stephen King pour livrer une version de Creepshow et va également travailler un temps dans le cinéma en réalisant des storyboards pour Ghostbuster. À la fin des années 80, il va progressivement revenir vers des graphic novels, que les monstres d’édition Marvel et DC Comics sont désormais plus enclin à produire. On pourra alors commencer à distinguer le travail personnel des oeuvres commandées par ses éditeurs, moins personnelles, moins virtuoses.

Un héritage hors normes

Décédé en 2017, Bernie Wrightson laisse derrière lui un héritage pharaonique. De nombreux artistes se réclament de son influence et cela se ressent clairement dans leurs créations. Le premier qui me vient à l’esprit est bien sur Mike Mignola, qui n’a rien à envier en terme d’utilisation des ombres, ou bien encore Neil Gaiman pour sa façon de décrire et créer ses créatures dans ses différentes oeuvres. Comment ne pas voir l’impact de Bernie Wrightson sur l’oeuvre globale de Guillermo del Toro, lui qui a une vision des monstres uniques, les voyant comme des êtres fragiles, différents, en marge du reste du Monde.

Mais son impact et son héritage vont bien au delà de sa technique. Il a été l’un des premiers artistes a osé s’émancipé des gros éditeurs de comics qu’il avait eu tant de mal à intégrer. Il a montré que c’était possible et que cela pouvait amener à la création de projet plus personnel, plus grandiose. Il a ouvert la voie à d’autres artistes quant à la création de ce que l’on appelle aujourd’hui des graphic novels.

Même si je ne sais pas dessiner, l’approche de Bernie Wrightson sur l’art et sur les créatures m’a toujours fasciné, et c’est cette même admiration que je porte désormais sur les artistes héritiers de ce géant de l’illustration.

J.D.

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Julien Djoubri

Julien a été bercé par la Pop-Culture et par l'art dès son enfance. Il adore partager son amour débordant pour tout ce qui touche à l'illustration, aux comics, films et autre étrangetés. Et quand il n'est pas occupé à découvrir de nouveaux univers imaginaires, il essaie de créer les siens en écrivant.

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