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Interview | Førtifem : Entre Gravure, Metal et Manga

Interview | Førtifem : Entre Gravure, Metal et Manga

Dans l’intimité du sombre duo d’orfèvres

C’est peu dire que l’on est fan du travail incroyable du duo Førtifem, composé de Jesse et Adrien. Nous vous avions déjà parlé de leur travail dans un premier article le mois dernier et nous vous avions également montré le projet de Tarot inspiré de l’univers de Lovecraft. Nous en avons ainsi profité pour les interviewer, revenir un peu sur leur carrière, leur façon de travailler à quatre mains, leurs inspirations… Bref, tout ce qui compose leur incroyable oeuvre. Entrez donc dans l’antre de Førtifem.

Pouvez-vous nous parler un peu de vous, votre parcours et de ce qui vous a poussé à choisir l’art comme carrière ?

Jesse : On vient tous les deux du graphisme à la base, après des études dans ce domaine, Adrien aux Gobelins et moi aux Beaux-Arts de Caen, on a bossé quelques années dans ce domaine. Adrien est passé par quelques agences de communication parisiennes et moi j’ai fait du freelance. Quand on s’est rencontré on s’est rendu compte qu’on faisait tous les deux de l’illustration a côté et que c’était surtout ça qui nous animait plutôt que ce à quoi on occupait nos journées, les sites web, les flyers… Mais on voyait ça comme un loisir l’illustration pas comme une carrière envisageable. Mais on a eu la chance qu’un ami d’Adrien, Olivier Marescaux (sérigraphe mais pas que, loin de là) y voit un peu plus et nous propose d’organiser une exposition à Reims. On a produit pas mal d’oeuvres collaboratives pour l’occasion et c’est vraiment ce qui nous a mis le pied à l’étrier et nous a fait prendre conscience que c’était là qu’était notre passion et nos motivations.

Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur l’histoire de votre duo ?

Adrien: On décrit souvent Førtifem comme un Work of Love, parce que c’est là sa meilleure définition. On est en couple depuis près de dix ans, et on travaille sous le même nom depuis bientôt huit. A l’origine, on ne travaillait ensemble que la Nuit, après nos journées de travail respectives, en communiant nos influences, savoirs-faire et champs d’action. Puis vint le moment où on a fait le grand saut, à changer de fuseau horaires, et à faire de notre job de nuit notre boulot principal. Initialement, on dépannait sur des affiches de concert, qui ont amené à des logos de label, de groupes, ensuite des pochettes, puis du merchandising, et ça ne s’est plus jamais arrêté.

Comment vous décririez-vous en tant qu’artiste ? Quelle est votre philosophie sur l’art ?

Jesse : On se sent pas vraiment « artistes » mais plutôt illustrateurs ou artisans, dans le sens où la majorité de notre production c’est du travail de commande auquel on répond et qu’on produit assez peu de nous-même au final. Ça nous plaît de retranscrire les envies des gens qui nous sollicitent et des fois de se retrouver avec des demandes auxquelles on aurait jamais pensé devoir se confronter. Il y a quelques années on aurait jamais envisagé de travailler autrement qu’en noir et blanc par exemple, c’est grâce à l’impulsion de clients comme Carpenter Brut qu’on s’est retrouvés à jouer avec des couleurs parfois hyper vives et maintenant ça fait parti de notre style mais ce n’était pas du tout prémédité à la base. Pour nous les artistes c’est ceux qui n’ont besoin de personne pour articuler leur univers, nous on a souvent besoin de stimulus extérieurs et de savoir qu’une fois notre illustration finie on pourra partager notre satisfaction avec le commanditaire. Ça n’empêche pas qu’on aime bien faire des choses complètement personnelles de temps en temps et c’est toujours un plaisir d’expérimenter et de surprendre les gens, on aimerait bien pouvoir organiser une nouvelle exposition d’ailleurs, quand le monde extérieur le permettra.

On peut sentir beaucoup d’inspirations variées dans votre travail : de la gravure, la littérature fantastique, le métal, le tatouage… Pouvez-vous nous en dire plus sur vos influences et vos inspirations ?

Adrien: On a la chance d’avoir toujours partagé de nombreuses influences, qu’elles soient purement artistiques, visuelles ou cinématographiques. Au delà de notre formation en histoire de l’art, on aime autant piocher dans les maitres de la gravure, Gustave Doré, Albrecht Durer, Hans Holbein, aux illustrateurs anglais du XIXe, avec Aubrey Beardsley Harry Clarke and Frank C. Pape, les génies japonais Suehiro Maruo, Takato Yamamoto, Shigeru Mizuki. Au delà, toute l’imagerie visionnaire et fantastique de Bosch, Virgil Finlay, H.R Giger, les illustrations osseuses de Pushead, et Florian Bertmer, et de nombreux illustrateurs et artisans contemporains qu’on a la chance de compter comme amis, Dehn Sora, Zbigniew M. Bielak, Aaron Horkey, Marald, Sin-Eater et beaucoup d’autres. Et à ça ajoutons une chape épaisse de pop culture, de séries B des années 1980-90, de jeux- vidéos sans auto-save, et de compiles de Mp3 téléchargés sur Kazaa.

Vos illustrations sont riches de symboles. Comment le passé influence-t-il votre travail et que symbolise-t-il ?

Jesse : On a un amour commun pour le symbolique, l’ésotérique, l’alchimique… toutes ces notions ont une force et un mystère immuables, c’est fascinant à manipuler et à faire perdurer parce que ironiquement c’est suffisamment dans le « passé » pour être intemporel. Et puis c’est notre façon de voyager quand on dessine ou qu’on cherche de l’inspiration, on se plonge dans des gravures, dans des planches d’anatomie ou dans des vieux livres d’astronomie… C’est fabuleux toutes les façons qu’on avait de représenter le réel et l’imaginaire avant qu’il soit possible de le faire avec un appareil photo ou un ordinateur. C’est aussi pour ça qu’on continue de majoritairement travailler sur papier, ça nous paraît plus harmonieux avec les sujets qu’on évoque.

Vous travaillez sur différentes formes de medium, pour faire de la couverture d’album, du textile, du print et j’en passe. Et pourtant, cela donne l’impression que toutes vos créations font parties du même univers. Est-ce que c’est voulu de votre part ?

Adrien: On tient à nier toute existence d’un Førti-verse, mais c’est vrai que même en essayant de fondre le plus possible notre style et nos influences à l’univers de nos collaborateurs, et en essayant de s’affranchir de réflexes créatifs, on peut parfois y déceler une cohérence. On aime en tous cas cette possibilité que nous offre la musique par exemple, de pouvoir faire varier les supports et thématiques. C’est une chance immense qu’on a de pouvoir proposer notre interprétation à l’univers d’autres artistes et en plus d’être payés pour ça !

Avez-vous fait des rencontres artistiques qui vous ont marquées ?

Jesse : J’ai envie de dire toutes en fait… autant d’autres artistes visuels que musicaux ou autre, c’est toujours enrichissant d’échanger sur son approche de la création et d’écouter des artistes parler de leur vision, de ce qui les animent et les passionnent. On a un respect fou pour Dehn Sora notamment, artiste pluri-disciplinaire qu’on a la chance de compter parmi nos amis, il a une vision et un investissement incroyables dans son art, c’est super inspirant.

Adrien: On s’estime très chanceux de pouvoir évoluer dans le domaine du Metal, dans la musique ou comme dans l’illustration, occulte et moins occulte. On passe notre temps à tisser des liens avec des artistes et des acteurs de la scène intransigeants, passionnés et dévoués à leur art. Il ne s’est pas passée une année sans qu’on ait créé de lien fort autour d’un projet, ou de centre d’intérêts commun.

Quel est l’artiste qui vous inspire le plus ?

Jesse : Si il fallait vraiment en choisir un seul je dirais Shigeru Mizuki, illustrateur et mangaka japonais qui a à lui seul redonné une vie au lore des Yokais. Non seulement il a un univers ultra riche mais il a aussi une technicité bluffante, je pourrais passer ma vie à regarder chacun de ses planches je n’en serais jamais blasé.

Adrien : Il yen a des tonnes, c’est toujours difficile de ne retenir qu’une seule facette de nos inspirations mais pour ma part je dirais Aaron Horkey, un des illustrateurs qui m’a donné envie de dessiner, puis de soigner mes lignes. Il ya une bienveillance, un sens du détail absolu et un amour incroyable dans son travail que je trouve inspirant au plus haut point.

Quelle est votre oeuvre favorite dans votre portfolio et pourquoi elle résonne autant en vous ?

Jesse : Pour moi je pense que c’est la ré-adaptation de l’affiche du film Freaks qu’on a fait au tout tout début de Førtifem. C’est un des premiers grands formats qu’on a fait à quatre mains, je me souviens qu’on était tous les deux à se casser le dos, penchés sur notre table basse pendant des heures. On l’a rééditée à l’occasion de notre exposition à la galerie Treize-Dix au printemps 2018 et la revoir en réfléchissant à tout ce qui s’est passé entre sa création et ce moment-là c’était plutôt émouvant!

Adrien: Ce sont pour mois ces planches de motifs tattoos qu’on avait réalisé en 2014, pour notre expo Mauvaise Veine à Hong Kong. On avait commencé à les dessiner en voyage, parce qu’on était à la bourre, on les a terminé sur le fil dans notre petit appartement de vacances à Wan Chai, à enchainer les nuits blanches et les ravitaillements dans les 7Eleven et les restaurants de Nuits de cette ville fascinante, jusqu’au vernissage de cette expo qui a rencontré un joli succès, et qui est peut être devenu le meilleur soir de ma vie.

Le travail à quatre mains est quelque chose que je trouve fascinant lorsqu’il est aussi bien exécuté que ce que vous faites. Est-ce que vous avez une façon particulière de travailler ?

Jesse : Ça varie selon les projets mais c’est toujours de façon très organique. Quand on amorce un nouveau truc on sait assez vite si on va dessiner dessus à deux ou si c’est juste l’un de nous qui s’y colle. On a chacun nos sujets et nos techniques de prédilection et la chance qu’elles se combinent bien sans trop se marcher dessus. On a pas de difficultés à se passer la balle aussi, ça arrive souvent que l’un fasse le sketch et que ce soit l’autre qui dessine la version finale.

Quel est votre rapport à la pop culture, entre hier et aujourd’hui ?

Adrien : C’est surtout le cinéma qui prend de la place dans notre pop culture, et on reste pas mal bloqués sur nos amours d’enfance et d’adolescence. Musique, on réécoute souvent les mêmes trucs et ça n’a pas vraiment changé. Pour le cinéma, tout notre coeur reste dédié à Carpenter, Verhoeven, Cronenberg, Jackson, Cameron, McTiernan, mais sans ressentir un besoin d’entretenir cette nostalgie, d’un tribute permanent qu’on aurait en accumulant de nouveaux goodies hommage, Funko, merch ou autres. On est bien entendu sensibles aux petites collections capsules d’artistes ou de marques qu’on aime, mais on sera toujours plus tentés d’acheter des pièces d’époque, de vieux jouets sous blisters, d’une lithographie signée ou d’une édition japonaise de l’affiche par exemple.

Vous avez une fin d’année chargee en actualité, entre les illustrations dans le Kodex Metallum de Alt 236 et Maxwell et le Tarot inspiré de l’univers de Lovecraft chez Bragelonne Games. Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus ce dernier qui est surement l’un des projets que l’on attend le plus chez Geek-Art en cette fin d’année ?

En Février, Bragelonne nous a invité à une réunion pour nous parler de ce projet qui a fini par nous occuper toute l’année en fait. Ça faisait des années qu’on voulait faire un tarot, en cherchant un parti-pris, et ils sont arrivés avec cette idée tentaculaire de baser un jeu de Tarot sur l’oeuvre complète de H.P Lovecraft, en nous mettant en relation avec un spécialiste, l’auteur et traducteur Maxime Le Dain. On a alors eu le privilège et la lourde tache de mettre en images ses visions d’érudit, puriste et punk. Pour chaque carte, on échangeait autour de briefs de plusieurs pages, suggérant des références, des compositions, des clins d’oeil à des nouvelles de Lovecraft, au tarot traditionnel, à l’alchimie, à l’occultisme et autant de contrepieds à l’imagerie convenue du mythe! Chaque arcane est alors devenue une énigme en soit tant elles étaient chargées de symboles et de références. Au final, ce qui à la base ne devait être qu’un jeu de cartes divinatoires illustrées par nos soins a pris une forme inattendue, et le deck a fini accompagné d’un livre d’une cent-cinquantaine de pages, tantôt narratif, tantôt explicatif, avec une toute une histoire et un lore. Voilà pourquoi Maxime aime appeler ce tarot un OLGLNI (Objet Littéraire, Graphique et Ludique Non Identifié). Au vu de l’ambition du projet, Bragelonne a suggéré d’opter pour un financement participatif et on est estomaqués de l’accueil triomphant qui lui est fait! Depuis qu’il est lancé, on rafraîchit nerveusement la page, avec l’excitation de pouvoir dévoiler chaque jour de nouvelles surprises. Parce qu’il y en a encore énormément!

Quel sujet vous rêveriez de traiter de manière officielle (manga, comics, film etc) ?

Jesse : Neon Genesis Evangelion, un film de John Carpenter, Hellraiser, Hausu…
Adrien: Tout pareil! Avoir la chance de s’intégrer à l’histoire d’une oeuvre en lui offrant notre interprétation c’est un plaisir immense, donc globalement… toute proposition officielle d’un truc qui nous plait sera un rêve en soit! Si ça peut en plus impliquer Arnold Schwarznegger, je prends!

Quels sont vos projets en cours… Et les projets futurs ?

Adrien: On est encore assez actifs sur le tarot pour tout dire, la campagne rencontre un succès incroyable, alors on peaufine et on prépare les nombreuses upgrades pour récompenser ce soutien massif! Pour la suite, on va se pencher sur quelques designs de shirts pour des groupes avec lesquels on a l’habitude de bosser, et une paire d’artworks d’albums. En parallèle, on compte essayer de tirer profit d’un peu de temps libre pour produire des trucs pour nous, et notre boutique en ligne. Et passer un JLPT, un permis de conduire, monter un Gunpla et finir Hadès. Et partir en vacances dès que la situation le permettra.

Pour finir, est-ce que vous auriez un conseil a donner pour de jeunes artistes souhaitant suivre votre parcours ?

Adrien: On dirait qu’il n’ya pas de talent, juste du travail. On n’a jamais oeuvré en visant un succès, c’est cette certaine reconnaissance qui est arrivée à force de temps et de sueur! Si on a la chance d’avoir nos collaborateurs d’aujourd’hui, ça ne s’est fait que de fil en aiguille, en commençant par des amis, puis des amis d’amis, et ainsi de suite, toujours avec la même dévotion. Pour citer H.P. Baxxter de Scooter qui cite John Templeton, « it’s nice to be important but it’s more important to be nice. » Construisez vous un réseau bienveillant de créatifs, de prestataires, de clients, d’inspirations, d’amis, c’est important de s’entourer, d’échanger, de s’inspirer, de s’entraider. C’est aussi cet entourage qui permettra de faire de plus grandes choses, et à terme de trouver son identité, et d’affirmer son style, son univers et gagner sa propre place dans une domaine saturé et parfois difficile au premier abord.

En bref:

Votre film préféré ?

A. Last Action Hero
J. Les films de John Carpenter et de Takashi Miike

Votre livre préféré ?
A. Là-Bas de Huysmans
J. Les bébés de la consigne automatique de Ryu Murakami

Votre comics/bd/manga préféré ?
A. Akira ou les Maruo oui!
J. Les mangas de Suehiro Maruo

Votre jeu-vidéo préféré ?
A. Castlevania Symphony of the Night
J. La série des Yakuza

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Julien Djoubri

Julien a été bercé par la Pop-Culture et par l'art dès son enfance. Il adore partager son amour débordant pour tout ce qui touche à l'illustration, aux comics, films et autre étrangetés. Et quand il n'est pas occupé à découvrir de nouveaux univers imaginaires, il essaie de créer les siens en écrivant.

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2 Comments
  1. […] la folie créative du duo francais. C’est suite à une interview fleuve avec Jesse et Adrien (article dispo ici) que Bragelonne Games nous a fait l’immense honneur de pouvoir vous réveler […]

    • Madly Giraudeau
    • On: 27 novembre 2020

    Le carte du jugement omg !!!!

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